Dans une haute maison en pierre de schiste dominant le port de Tréguier, la première lueur de l’aube se glissait à travers la vitrine du vaisselier. Il était cinq heures du matin et la pièce sentait l’encens de mer et le bois ciré, tandis que le tic-tac lourd de la pendule rompait la fraîcheur du silence.
Les habitants du logis voyaient en elle une douce figurine de fil blanc, sagement assise avec sa robe rose à volants et son gros nœud rose posé au-dessus de l’oreille. Ils ignoraient pourtant que ses grands yeux noirs brodés ne dormaient jamais tout à fait et que ses trois paires de moustaches sombres ressentaient les vibrations légères de la maison.
Aussitôt la dernière lampe éteinte, la petite chatte s’animait silencieusement dans la pénombre. Elle commençait par lisser avec application les bords gondolés de sa jupe rose, puis vérifiait du bout de sa patte blanche que le nœud sur sa tête était parfaitement aligné. D’un saut léger, ses pieds arrondis touchaient le bois de la commode sans émettre le moindre son. Elle entreprenait alors sa patrouille nocturne, glissant entre les livres empilés et les bobines de laine laissées sur le métier.
Ce soir-là, un coup de vent furieux venu de la baie déferla contre la façade, faisant vibrer les carreaux des fenêtres. L’air froid s’engouffra dans le conduit de la cheminée et fit voleter un paquet de petits coupons de tissu posé sur la table à ouvrage. Un carnet de couture, resté ouvert, glissa du rebord et tomba sur le parquet avec un bruit sec qui résonna dans toute la pièce.
Le choc risquait d’éveiller l’enfant qui dormait dans la chambre voisine. Sans perdre un instant, la créature de fil courut sur le sol en bois. De ses deux bras d’un blanc pur, elle attrapa la couverture du carnet pour le refermer avant que les pages ne se froissent sous la rafale. Poussant l’objet du bout de son nez jaune brodé, elle le traîna avec énergie sous le pied de la grande table pour le mettre à l’abri des courants d’air. Elle rassembla ensuite les carrés de tissu éparpillés, calant chacun d’eux sous le plateau de bois pour que la pièce retrouve son ordre parfait.
Une fois le calme revenu, la petite chatte essoufflée épousseta soigneusement la poussière accrochée au volant inférieur de sa robe rose. Elle rajusta son nœud vif d’un petit mouvement de tête précis, puis sauta sur la chaise en paille avant de remonter à sa place initiale, exactement au centre de la commode.
Lorsque le jour se leva complètement, apportant une douce chaleur dorée sur les meubles patinés, la grand-mère passa la porte avec une tasse fumante à la main. Elle s’arrêta devant la table à ouvrage, surprise de trouver son carnet parfaitement fermé et rangé sous le plateau. « Tiens, le vent a soufflé fort cette nuit, mais le carnet de broderie n’a pas bougé d’un millimètre », dit-elle à voix haute en caressant doucement la tête de la figurine.
La petite chatte blanche demeura immobile, le regard droit et les moustaches impeccablement tendues vers la fenêtre. Seul un minuscule brin de fil rose, coincé entre les lames du parquet juste sous le carnet de couture, témoignait du voyage nocturne qu’elle venait d’accomplir pour protéger le sommeil de la maison.








