Dans l’atelier de sculpture de Daniel Théotec , l’horloge de chêne venait de sonner trois coups d’une voix lourde et enrayée. Une lueur dorée, filtrée par la lune de mars, glissait doucement sur l’établi de bois brut où reposaient des ciseaux affûtés et une poignée de copeaux odorants.
Les habitants du bourg prenaient Pinocchio pour une simple figurine de dix centimètres de haut, accrochée par son solide anneau métallique au-dessus des outils. Ils ignoraient que sous son chapeau jaune surmonté d’une plume rouge, ce petit personnage abritait le secret des anciens gardiens de la forêt, ceux que les légendes locales nomment les Korrigans du bois de Huelgoat.
Dès que la lumière s’éteignait dans l.atelier , le silence envahissait la pièce tiède. Pinocchio s’animait alors dans un joyeux cliquetis. Il redressait ses bras vêtus de jaune, ajustait soigneusement son nœud papillon d’un bleu vif sous son menton, et se laissait glisser avec agilité jusqu’au plateau de chêne. Ses petits souliers marron touchaient le bois sans émettre le moindre bruit. Chaque nuit, son passe-temps consistait à inspecter les étagères, utilisant la pointe de son long nez rigide pour mesurer l’écartement des rabots et vérifier l’ordre des bobines de fil.
Mais cette nuit-là, un coup de vent violent venu d’Iroise s’engouffra brusquement par la lucarne mal fermée, faisant trembler les vieux carreaux. La bourrasque balaya le meuble et fit voler une longue spirale de bois sec jusqu’au couvercle du poêle à charbon, dont la fonte était encore brûlante. Le copeau particulièrement fin se posa sur la plaque chaude et commença aussitôt à roussir dans un crépitement inquiet, dégageant une mince colonne de fumée ocre qui s’éleva vers les poutres.
Sans hésiter une seconde, le petit bonhomme s’élança par-dessus les ciseaux à bois rangés en ligne. Ses jambes courtes, enveloppées dans son pantalon rouge bordé de blanc, coururent à toute allure sur la surface râpeuse de l’établi. Il s’empara d’un petit godet en terre cuite rempli d’eau froide, oublié près de la pierre à aiguiser. Portant ce récipient lourd à deux mains avec ses gants blancs, il se fraya un chemin jusqu’au bord du poêle. D’un mouvement sec du buste, il bascula le liquide directement sur la feuille de bois fumante. L’eau frappa la fonte dans un schuintement aigu, dégageant un nuage de vapeur tiède qui étouffa la braise avant que l’étincelle ne gagne les étagères.
Au premier rayon de l’aube, alors que le chant du coq s’élevait de la ferme voisine, Pinocchio regagna sa place avec prestesse, son anneau à nouveau calé sur la pointe du clou. Quand le sculpteur franchit la porte, le col de sa veste trempé par le crachin breton, il s’approcha de la grande table pour choisir un outil. Il avisa immédiatement la flaque d’eau séchée sur le dessus du poêle et la minuscule empreinte de soulier imprimée dans la poussière de résine.
Il leva doucement les yeux vers le petit personnage suspendu, dont le nez pointait vers la lucarne enfin refermée. « Dis donc, petit gars, tu as la bougeotte quand le vent souffle d’Iroise, » murmura Daniel en redressant du bout du doigt la plume rouge sur le chapeau jaune de la figurine. Pinocchio garda son visage imperturbable, mais au creux de l’atelier, la couleur vive de son nœud papillon semblait briller d’une lueur singulière.








